Série J'existe
     
Série J'existe
Cette série est issue d'un jeu collectif avec le collectif Gravissime à partir de 6 textes, choisis chacun par l'une d'entre nous. A l'occasion de l'exposition "Nos pas nous mènent au même endroit" à l'atelier Alain Lebras (Nantes septembre 2019).

Texte 1 - Ironie: "Ma sosie s’est arrêtée maintenant, et je n’ai pas le temps de saisir la gravité de la découverte qui s’est profilée dans mon esprit sous la forme de ce mot, que trouve l’horreur mêlée à l’attraction de se voir vivre en une autre personne - identique en tout - me bloque les genoux. Ou un miroir diabolique s’est matérialisé dans l’air ? me dis-je tandis que me reviennent toutes les terreurs de mon enfance sicilienne : les falaises vertigineuses qui du ciel à la mer dansent possédées, le bourdonnement des cafards aveugles volants, les vieilles femmes géantes assises le soir sur le seuil de leurs antres, qui distillent de leurs voix gémissantes la culture orale de l’île : « Il est dit que si tu rencontres ta jumelle c’est parce que tu as trahi ta nature et tu seras obligée ou de l’égorger ou de te laisser absorber par elle corps et âme.», Les certitudes du doute, Goliarda Sapienza.  

Texte 2 - Blanc: "En définitive, cet amour sans réciprocité pour une mère très atypique m'aura privée de la connaissance de moi-même. Une femme, me semble-t-il, ne parfait cette connaissance que par l'approche émotionnelle, sensuelle d'une autre femme. La mère est cette autre, modèle sublimé, à la fois mis sur un piédestal et mêlé à votre chair, à votre quotidien. Elle est la femme qui sera la fille. C'est par l'amour maternel que se construit le rapport au corps. Toute ma vie j'aurai ressenti ce manque, devenir une femme par l'intimité avec une autre femme. Une vie partagée avec l'une d'entre elles m'aurait peut être apporté l'expérience qui m'a été refusée. Une expérience homosexuelle. Retour ou premier voyage vers la sensualité initiatique de la mère. Une autre soi-même, physiquement et psychiquement semblable avec ses différences, pour descendre au plus profond de moi-même. Pour sentir ma féminité et l'exprimer en femme. Cette aventure fondamentale, je ne l'ai pas vécue. Si proche intellectuellement et affectivement des femmes, je n'ai jamais éprouvée d'attrait physique pour elles. Contradiction sans doute mais c'est ainsi, mes sens se sont toujours mêlés avec bonheur à ceux des hommes", Fritna, Gisèle Halimi.

Texte 3 - Délier:
Prends-moi la main! Nawal!
Nawal, il y a des choses que l'on a envie de dire au moment de la mort. Des choses que l'on aimerait dire aux gens que l'on a aimés, qui nous ont aimé... leur dire... pour les aider une dernière fois... les armer pour le bonheur!... Voilà un an, un enfant est sorti de ton ventre et depuis tu marches la tête dans les nuages. Ne tombe pas Nawal, ne dis pas oui. Dis non. Refus. Ton amour est parti, ton enfant est parti. Il a eu un an. Il y a quelques jours seulement. N'accepte pas, Nawal, n'accepte jamais. Mais pour pouvoir refuser, il faut savoir parler. Alors arme-toi de courage et travaille bien! Ecoute ce qu'une vieille femme qui va mourir a à te dire: apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. Apprends. C'est ta seule chance de ne pas nous ressembler. Promets-le-moi.
NAWAL. Je te le promets.
NAZIRA. Ils m'enterreront dans deux jours. Ils me mettront en terre, le visage tourné vers le ciel, sur mon corps ils lanceront chacun un seau d'eau ils ne marqueront rien sur la pierre car aucun d'eux ne sait écrire. Toi, Nawal, quand tu sauras, reviens et grave mon nom sur la pierre: "Nazira". Grave mon nom car j'ai tenu mes promesses. Je m'en vais Nawal. Pour moi, ça se termine. Nous, notre famille, les femmes de notre famille, sommes engluées dans la colère depuis si longtemps: j'étais en colère contre ma mère et ta mère est en colère contre moi, tout comme toi, tu es en colère contre ta mère. Toi aussi tu laisseras à ta fille la colère en héritage. Il faut casser le fil. Alors apprends. Puis va-t'en. Prends ta jeunesse et tout le bonheur possible et quitte le village. Tu es le sexe de la vallée Nawal. Tu es sa sensualité et son odeur. Prends-les avec toi et arraches-toi d'ici comme on s'arrache du ventre de sa mère. Apprends à lire, à écrire, à compter à parler: apprends à penser. Nawal. Apprends", Incendies, Wajdi Mouawad.


Texte 4 - Masque rouge: "Examinons notre relation présente avec objectivité : entre nous la guerre est déclarée. Nous nous haïssons cordialement. Nous nous haïssons parce que nos façons de sentir et d’agir sont diamétralement opposées. Jusqu’à maintenant, nous avions commis l’erreur d’être tendres l’un envers l’autre, à cause de notre besoin d’amour.
Je n’avais pas la force de t’effacer de ma vie, alors que biologiquement, planétairement, émotionnellement, métaphysiquement, psychologiquement, j’aurais dû le faire. Tu aurais dû haïr ma positivité, mon absolutisme, ma sensualité, tout comme je hais ta passivité, ta spiritualité, ta négativité.
En tant qu’honnêtes adversaires nous sommes plus forts et plus sains que comme amis. Je veux que tu m’effaces de ta vie. Mon intervention d’hier soir fut la dernière et elle n’était pas due à l’affection mais à la haine : j’aurais souhaité que l’homme que j’ai aimé fut autrement. C’est de l’égoïsme, pas de l’amour. C’est un signe que l’amour est mort. Nous sommes tous deux assez forts pour nous passer de cette habitude de tendresse que nous avions gardée entre nous", Journal de l'amour, Lettre d'Anaïs Nin à Eduardo Sanchez.

Texte 5 - La Méduse: "Ça fait plus d'une heure qu'on parle avec eux, ils ont juste l'air de branleurs, amusants, vraiment pas agressifs. Cette proximité, depuis, parmi les choses indélébiles : corps d'hommes dans un lieu clos où l'on est enfermées, avec eux, mais pas semblables à eux. Jamais semblables, avec nos corps de femmes. Jamais en sécurité, jamais les mêmes qu'eux. Nous sommes du sexe de la peur, de l'humiliation, le sexe étranger. C'est sur cette exclusion de nos corps que se construisent les virilités, leur fameuse solidarité masculine, c'est dans ces moments qu'elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. Leurs rires de mecs, entre eux, le rire du plus fort, en nombre", King Kong Theorie, Virginie Despentes.

Texte 6 - Le rire de la Méduse: "Mais le plus beau, le plus envoûtant des messages que lui transmet la photo, c’est la gratitude qu’elle ressent pour ces moments de vie collective auxquels elle a été initiée. Avant les concerts, il y avait les installations de décors foutraques, les idées de mise en scène saugrenues qu’on mène à bout, surtout les plus improbables, les costumes splendides et bricolés, l’excitation à mesure que le temps passe et les rapproche de la rencontre avec le public, cet instant qui dure quatre heures et verra tous leurs efforts récompensés. Ils sont drogués à cela, tout ce bazar, les trois ou quatre jours de préparation, c’est juste pour ça. L’exaltation à être au milieu de la vie, et surtout au milieu des autres. La joie pure de proposer une fête, d’enfanter un monde et de l’offrir à ceux qui ont bien voulu venir. Un genre d’épiphanie, un hommage au bruit, à la danse des corps et à la folie douce.", Une photo du Bringuebal, Amélie Gagnot.

 

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